La route des absents
La route des absents
La neige tombait de travers.
Pas les beaux flacons silencieux des cartes postales. Non. Une neige sale, poussée par le vent qui griffait le visage et s'écrasait en boue grise sur le bas des pantalons.
Mathis attendait au bord de la route depuis presque trois heures.
Le col était désert.
A sa droite, la montagne plongeait dans un ravin mangé de sapins noirs. A sa gauche, une paroi rocheuse disparaissait dans le brouillard.
Les voitures passaient rarement. Et quand elles passaient, elles accéléraient à son approche.
Il avait cessé de compter après la quinzième.
Son pouce était devenu mécanique. Lever. Espérer. Voir les phares approcher. Imaginer déjà la chaleur de l'habitacle. Puis regarder le véhicule s'éloigner avec cette sensation absurde d'être abandonné par des inconnus.
Le pire n'était pas le froid. C'était d'avoir l’impression de devenir invisible.
Il sautait sur place pour réchauffer ses pieds engourdis. Son sac de sport reposait contre la glissière de sécurité. Il ne contenait presque rien, deux tee-shirt, une photo pliée en quatre, un pull et une enveloppe remplie d'argent liquide.
Il avait quitté Marseille au petit matin.
Sans prévenir personne.
A trente-six ans, c'était ridicule de fuguer comme un adolescent. Pourtant c'était exactement ce qu'il avait fait. Partir avant de devenir fou.
Ou violent.
Il revit la cuisine. La lumière blanche. Le silence de Clara assise face à lui. Puis cette phrase tombée comme une assiette qu'on casse.
"Je ne t'aime plus depuis longtemps."
Étrangement, ce n'est pas cela qui l'avait détruit.
C'était le soulagement dans sa voix. Comme si elle venait enfin de poser un sac trop lourd.
Alors, il était parti. Sans destination réelle.
Seulement une adresse trouvée dans les affaires de son père après sa mort, un refuge de montagne perdu dans les Alpes où celui-ci avait travaillé autrefois. Mathis ne savait même pas pourquoi il y allait. Peut-être pour trouver un semblant d'origine.
Une voiture apparut enfin dans la tempête.
Petite.
Rouge.
Elle ralentit.
Mathis sentit immédiatement sa gorge se serrer. Il attrapa son sac et leva le bras plus haut.
Les freins crissèrent sur la neige. La vitre du passager descendit.
Une femme, d'une cinquantaine d'années, cheveux courts, visage pâle et fatigué.
" Vous allez où ?
-N'importe où vers le nord, répondit-il d'un rire nerveux.
Elle le détailla longuement.
Montez avant de mourir gelé.
L'habitacle étant brûlant. Une odeur de clémentine flottait dans le véhicule. Mathis sentit presque immédiatement ses yeux piquer sous l'effet du contraste.
-Merci
-Attachez votre ceinture.
La voiture redémarra doucement.
Pendant les premiers kilomètres, ils ne parlèrent pas. La radio diffusait une émission nocturne où des inconnus racontaient leurs insomnies.
-Mauvais soir pour faire du stop, dit finalement la femme.
-Mauvaise semaine, en fait.
Elle hocha la tête comme si cela lui suffisait à tout expliquer.
Mathis regarda discrètement le profil de la conductrice. Elle avait des cernes profonds et tenait le volant avec une concentration extrême.
-Vous allez loin ?
-Jusqu'au lac.
-Vous habitez là-bas ?
-J'y retourne.
Encore une réponse étrange.
La neige épaississait. Les phares découpaient un tunnel blanc devant eux.
-Vous fuyez quelqu'un ? demanda soudain la femme.
Mathis eut un petit rire.
-Ça se voit tant que ça.
-Les gens heureux prennent le train.
Il sourit malgré lui.
Puis les mots sortirent tout seuls. Clara. Les années ensemble. Le silence installé peu à peu. La sensation de devenir un meuble dans sa propre vie.
La femme écoutait sans l'interrompre.
-Et maintenant ? demanda-t-elle
Mathis regarda la route.
-Maintenant, je crois que je vais quelque part où personne ne m'attend.
Elle resta silencieuse un instant. Puis elle dit doucement
-C'est parfois la meilleure façon de recommencer.
Il allait répondre quand la voiture dérapa brutalement.
Un choc sourd.
Puis plus rien.
Le monde bascula dans un bruit de métal froissé.
Quand Mathis ouvrit les yeux, tout était immobile.
Le moteur était coupé.
La neige tombait toujours.
La voiture était arrêtée contre un amas de pierres au bord de la route.
-Madame ?
Pas de réponse.
Sa voix se brisa.
Il tendit la main vers elle… et s'arrêta net.
Le siège conducteur était vide.
Complètement vide.
Mathis recula brutalement.
Son souffle s'accéléra.
La portière était pourtant verrouillée de l'intérieur.
Il sortit de la voiture en trébuchant dans la neige.
Au loin, une lumière brillait faiblement entre les sapins.
Un chalet.
Il attrapa son sac et marcha jusqu'à la lumière, hébété, glacé, incapable de comprendre ce qu'il venait de vivre.
Un vieil homme lui ouvrit la porte.
-Mon dieu… entrez vite !
Mathis entra dans une odeur de soupe chaude et de bois brûlé.
-Vous avez eu un accident ?
-Oui… une femme m'a pris en stop… la voiture a glissé…
Le vieil homme pâlit lentement.
-Une femme dans une petite voiture rouge ?
Mathis sentit le froid revenir immédiatement sous sa peau.
-Oui.
Le vieil homme fixa le feu quelques secondes avant de murmurer.
-Ça fait vingt ans qu'on raconte qu'elle ramène les gens perdus ici.
-Quoi ?
-Une femme est morte dans le col pendant une tempête. Elle cherchait son fils.
Le silence devint énorme.
Puis le vieil homme demanda doucement :
-Comment elle s'appelait votre mère ?
Caroline