A La source
Elisabeth Chedebois Commentaires 0 Commentaire
A La source
Une petite vasque naturelle et moussue tente de me retenir. Je suis filet, hésitant, mais plein de vie. Je m’accroche, je goûte, puis me laisse aller. Sur le bord, papillons, oiseaux viennent s’abreuver.
Je dégouline sur le sentier, je suis libre. Personne ne viendra me capter. Je serpente, mouille des empreintes, des pieds. Puis je prends la tangente caresser les premières primevères. Je file maintenant vers cette petite dépression. Je m’arrête un instant, joue avec mon reflet. Je réfléchis et deviens azur.
Je repars dans la pente, roule sous les aiguilles de pin. Ça sent le printemps, la nature se réveille et je n’y suis pas pour rien. Tout en cheminant, j’attrape de ci, de là, d’autres ruissellements qui viennent grossir mon cours.
Je deviens ruisseau, puis petit torrent. Soudain, une rupture me précipite Dans un chaudron grondant. Je ne suis plus seule.
Il s’en déverse de tous les côtés, charriant terre et bois emportés dans le flot. Un tapis de feuilles mortes me filtre, Je redeviens limpide. Je repars plus grosse, polir les pierres chaudes.
Docilement, je contourne un petit promontoire, et surprend un jeune homme à genoux au-dessus de l’onde. Je lui renvoie son reflet en passant. Je pense l’avoir laissé sur place, mais non, l’homme se relève et court dans l’eau, à mes côtés.
Il ne se soucie pas des pierres, se rafraîchit, crie, tape des pieds. Je partage son euphorie. Nous courons de concert, chevauchant ensemble vers l’inconnu.
Nous prenons la pente la plus douce vers la vallée. Le courant s’élargit, ralentit, mon hôte tapageur aussi. Il me parle, je susurre.
Parfois une ombre remontant le courant nous frôle en frétillant dans un éclair arc-en-ciel. C’est une truite. Le jeune homme essaie de l’attraper à mains nues, celles-ci esquivent.
Plus loin, je passe entre les pattes d’une abeille affolée en train de se noyer. Je la fais doucement onduler. Que puis-je faire de plus ? Alors le jeune homme la prend délicatement, sort de l’eau et la pose sur une feuille.
Il la regarde reprendre vie et moi je file. Je fais le dos rond sous de brusques rafales de vent qui s’est levé. Au-dessus, le ciel me renvoie une lumière de plus en plus grise et de grosses gouttes me frappent faisant en surface de gros impacts tout en gouttelettes.
Ce sont des trombes d’eau qui me font grossir et dangereusement déborder. J’emporte avec moi des morceaux de rive. Un arbre vient de se décrocher que je roule d’un bord à l’autre.
Plus loin, j’en rencontre d’autres qui viennent s’empiler dans un rétrécissement. Je ne suis plus libre, je suis coincée, je me répands, envahis les jardins, inonde les maisons. Un chien à la tâche manque de se noyer.
Je ne voulais pas ça, je m’étale, je ne suis plus moi-même, je repars pour un autre cycle.
Mélisa, le 23 avril 2026