Le Touro
Le Touron
J’ai cherché ton odeur dans les chemins neufs, mais elle s’est dissipée comme une fuite d’encre du porte-plumes ébréché du temps jadis…
Le temps de la bujade quand on empruntait l’improbable chemin qui conduisait à toi, lavoir au flanc de la colline escarpée d’où surgissait une eau si claire comme une invitation à boire une gorgée saisie au creux de la main.
D’où venait-elle, ton eau glougloutante ? Etait-elle une résurgence de la veine souterraine qui alimentait les quatre puits du village quand le progrès n’acheminait pas encore l’eau jusqu’aux robinets de branchement des machines à laver ?
En ce temps-là, les journées de bujade transitaient par Le Touron, ce lavoir où on accédait par un sentier ne permettant que le transport du linge à rincer en file indienne, elle devant, moi derrière, entre nous, le bayard * sur lequel s’entassait le linge à rincer.
Tôt, le matin, on montait la lessiveuse sur le trépied au beau milieu de l’âtre. Selon le sens du vent, la fumée envahissait ou non la grande cuisine. Parce que les jours de bujade, il fallait quasiment un feu d’enfer pour amener à grande ébullition le lessif**.
Jugeant qu’il était à point, le linge du mois, linge de corps et des literies, était extirpé de la lessiveuse. C’était parti pour la promenade, direction Le Touron. Conduisant l’étrange convoi, Madou précédait aux brancards du bayard, l’Armand, son cadet.
Madou, c’était ma grande sœur, jeune fille aguerrie à tous travaux de la ferme, aux champs, à l’étable comme à la cuisine et au ménage dont , bien sûr, la bujade. Et L’Armand ? C’était un de mes frères aînés …
Et moi donc ?
Narrateur de ce temps disparu, Touron, que puis-je t’écrire face à l’écran d’un ordinateur par clavier interposé remplaçant le porte-plume d’il y a si longtemps . Oui, si longtemps que l’usage du Touron, lieu de rendez-vous des lavandières du village, n’est plus qu’un lointain souvenir.
Certes, il y a toujours l’eau glougloutante qui jaillit de ce semblant de falaise, mais du lavoir, on ne distingue plus que quelques pierres à plan judicieusement incliné pour faciliter le frottement du linge à la brosse chiendent et au pain de savon de Marseille.
Touron, tu n’es plus que vestiges d’un temps révolu …
En 1956, le grand froid et le gel eurent raison de ta noble fonction de lavoir qui explosa comme une grenade trop mûre.
Puis, les femmes du village disparurent l’une après l’autre, Madou convola en justes noces – elle est aujourd’hui une nonagénaire fière de sa descendance : elle est arrière arrière grand-mère !
Puis le chemin aboutissant au village avec ses innombrables ornières fut remplacé par une route goudronnée par laquelle sont arrivées de nouvelles familles.
Avec la route nouvelle est aussi venu le temps de l’eau courante et des machines à laver, expédiant bujade et Touron au rang des antiquités tout juste bons à raviver des souvenirs d’un nostalgique du temps passé.
L’eau qui est toujours présente et glougloutante s’écoule maintenant en toute liberté serpentant entre les ronces d’une pente si abrupte que les vaches n’y grimpent même plus pour chercher leur pitance. Elle alimente toujours le ruisseau sans nom qui traverse le vallon du Chastang.
Sans nom … Comme toi, Touron, dont les nouvelles générations méconnaissent l’époque où tu étais «Lou Touroun» selon notre occitan local pour les gens du village avec leurs bujades, ces corvées qui avaient un certain charme.
Le charme de cet étroit chemin bordé de chênes centenaires qui aboutissait au sentier du Touron, là où aujourd’hui, même le sanglier, envahisseur impénitent qui ravage les cultures de maïs, mais ne s’aventure point dans ce passage gagné par buissons noirs et ronces qui n’est plus foulé par les pas des lavandières.
– Excuse-moi, Touron, mais en février dernier, lors d’une balade au pays de mon enfance en oc***, mes jambes, n’étant plus celles de mes dix ans du temps de l’ancien lavoir, je suis resté à distance raisonnable …
– Je te pardonne cet irrespect … Non, au fond, je suis flatté qu’on se souvienne encore de moi, du temps jadis où conservant l’eau dans mes flancs, je recevais la visite régulière des femmes et des enfants du village.
Touron, sois-en assuré, tu es à jamais gravé en ma mémoire…
En annexe des photos prises à proximité du Touron en février 2025 … ça grimpe !!!
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* Bayard : deux longerons réunis par des lames de bois à claire voie finissant en poignées à chaque extrémité permettaient à deux personnes de transporter le linge de la bujade
** Une étrange définition du lessif glanée sur Internet ,
telle quelle
→ « Si en fais la buee pour toutes ordures laver. En tant en est fort, le lissif qu’il n’est peché si ort… qui n’en soit lavé.
(DEGUILLEVILLE, Pelerin. de la vie hum ;, Ars 2323, f* 22r*
*** « Au pays de l’enfance en oc »,
c’est le titre du livre que j’ai publié en septembre 2025